ENTRETIEN - "LECTURE ET TRADITON" N°98 - 1982

Publié le 17 Juillet 2015

Notre ami Hervé Pinoteau vient de faire paraître aux Editions Christian un ouvrage de six cents pages qui rassemble vingt-deux articles publié en divers pays : Vingt-cinq ans d'études dynastiques. En voici la liste, ces textes étant reproduits dans l'ordre chronologique, à la suite
d'une "présentation de l'entreprise" : l'héraldique napoléonienne ; les armes des reines de France ; les armes de Corse ; les origines de l'héraldique capétienne ; quelques réflexions sur l'œuvre de Jean du Tillet et la symbolique royale française ; les origines de la Maison Capétienne ; la succession de S.A.R. le duc de Calabre ; la valeur des renonciations en droit dynastique ; les Bonaparte avant 1789 ; le dossier nobiliaire et héraldique des Bonaparte ; sacre et couronnements napoléoniens ; autour de la bulle "Dei Filius" ; une représentation du sacre de Claude de France (1517) et quelques considérations préliminaires sur les "insignes de Charlemagne" ; problème de symbolique napoléonienne (l'anneau du sacre de Napoléon Ier et sa métamorphose ; aperçus sur la création des armoiries impériales en 1804-1815) ; l'ancienne couronne française dite "de Charlemagne", 1182-1794 ; l'actuelle couronne française dite "de Charlemagne" ; la tenue de sacre de saint Louis IX roi de France, son arrière-plan symbolique et la "renovatio regni Juda" ; évolution des insignes du pouvoir dans les armoiries des souverains de la France ; "les ordres du roi" depuis 1830 (première partie) ; notes de vexillologie royale française : 1 - les drapeaux dans les grandes cérémonies de la Restauration 1814-1830 ; l'héraldique capétienne portugaise à notre époque ; Louis XVIII et la cocarde tricolore. On ne saurait trop engager les lecteurs de Lecture et Tradition de faire le sacrifice nécessaire pour acquérir une véritable somme relative à des sujets qui les touchent parfois de près. L'œuvre tourne en effet
autour de la royauté traditionnelle et aborde bien des facettes de ces dynasties royales qui ont fait la France, tout en étant obligée de disserter au passage sur les Napoléon : l'auteur s'en explique dans les lignes qui suivent. L'illustration est aussi de grand intérêt. On peut donc voir la
première représentation des armes de Corse (la tête de Maure) dans un armorial du XIVème siècle, la bulle "Dei Filius" qui est aux Archives nationales, les premières représentations françaises de la généalogie de nos rois, le sceau secret de Jean II le Bon orné des quatre "vivants" d'Ezéchiel, l'émeraude des princes russes Yengalytschev qui fut trop longtemps acceptée comme anneau du sacre de Napoléon Ier, saint Louis dans ses diverses tenues de sacre, la facture de l'actuelle couronne "de Charlemagne" faite en 1804 et qui coiffa Charles X, les rois mérovingiens de Saint-Médard de Soissons revêtus de leurs vêtements cosmiques,
le fonctionnaire républicain démolissant la couronne de Napoléon III devant le ministre des finances et sa petite famille... plus des tableaux généalogiques indispensables pour comprendre notre histoire. Né en 1927, Hervé Pinoteau a longtemps travaillé dans des maisons
d'édition et s'est retrouvé travailleur indépendant avec t
out ce que celapeut comporter d'aléas. Il n'a jamais caché ses convictions pour la plus grande tristesse de plusieurs, mais il est devenu membre des organismes internationaux qui sont au sommet de toute l'activité généalogique et
héraldique. Académicien à l'Académie internationale d'héraldique, membre d'honneur de la Société française d'héraldique et de sigillographie, collaborateur d'honneur de la revue Hidalguia, ayant publié dans sept pays, Hervé Pinoteau est depuis 1956 commandeur avec plaque, soit
grand officier, de l'ordre civil espagnol d'Alfonso X el Sabio, distinction conférée par le ministère de l'éducation nationale, au nom du Chef de l'Etat espagnol. C'est, ainsi qu'il a l'habitude de le dire, son seul diplôme avec celui de bachelier de l'enseignement secondaire (B - Mathématiques), université de Paris... qui peut surprendre par son aspect scientifique, mais il désirait devenir astronome, ce qu'il ne put être, ne réussissant pas en mathématiques d'un niveau supérieur. Ses projets sont très nombreux ; il les évoque en partie dans la préface du livre que nous présentons au public.

Lecture et Tradition - Hervé Pinoteau, vous venez de publier unouvrage qui fait la synthèse de vos études et de vos recherches au cours des vingt-cinq dernières années. La plupart de ces articles était introuvable pour le grand public. Vous avez, en plus, actualisé certains passages. Pouvez-vous nous expliquer à la fois pourquoi vous avez voulu cet ouvrage et le but de cette actualisation ?

Hervé Pinoteau - J'ai en effet publié des centaines d'articles si on compte ce qui a été imprimé dans l'Intermédiaire des chercheurs et curieux et une bonne partie des plus longs était introuvable, encore que je me suis fait un devoir de donner à peu près tous mes tirés à part à
la Bibliothèque nationale, qui met un temps incroyable à les mettre en fiches, donc à la disposition du lecteur. Le destin a voulu que je publie dans sept pays et l'un des articles les plus complets sur la symbolique napoléonienne, fut même publié en allemand et en Allemagne. Il faut considérer que je ne suis pas passé par les filières habituelles, m'étant presque fait tout seul, et que n'étant l'élève d'aucun professeur patenté, je n'ai pas eu l'occasion de paraître dans de grandes revues
scientifiques, connues du grand public, ou même du monde des érudits qui brillent au firmament de l'Histoire. Publier un recueil était donc une bonne solution pour essayer de faire connaître une œuvre dispersée, encore que j'ai dû renoncer in-extrémis (j'étais chez l'imprimeur, devant les épreuves), à donner une bio-bibliographie de vingt-cinq pages qui aurait pu être utile ; il fallait limiter l'ouvrage, déjà bien long, avec ce que cela comporte comme note finale pour l'éditeur et prix pour l'acheteur. Ce qui est une bonne occasion de saluer le courage de mon éditeur,
M. Christian. Quant à la synthèse, elle n'est pas faite ex-cathedra. M'étant parfois trompé et les textes des vingt-deux articles étant reproduits tel quels, dans un ordre chronologique, j'ai dû corriger par autant de préfaces qui ont été l'occasion de donner les derniers renseignements
bibliographiques et autres sur les divers sujets abordés. Ainsi, pour le chapitre sur l'héraldique napoléonienne, le premier car le plus ancien, il y a autant de pages d'adjonction que de pages d'origine ! Il est évident que cette actualisation de tous ces textes, faite en 1982, a donné une
uniformisation générale qui peut ressembler à une synthèse, mais il faudra encore du travail, et surtout un livre sur les symboles d'Etat de la France, pour arriver là où je veux aller : expliquer la tradition "étatique" de mon pays par les symboles.

L. et T. - Vous vous intéressez donc à la tradition française et je constate néanmoins que plusieurs de vos articles sont consacrés aux Bonaparte, pourquoi ? Profitons d'ailleurs de cette question pour parler de l'héraldique impériale.

H.P. - Il est évident que la grande tradition française sur le plan politique est celle des rois très chrétiens, celle qui va du baptême de Clovis à la prise d'Alger. Comment en douter ? Hélas, il y en a une seconde, celle du 14 juillet et du 18 juin réunis. Elle n'a pas fini de faire des dégâts, mais il n'en reste pas moins qu'elle fut incarnée deux fois par des Napoléon, dont l'un fut sacré par le Pape, et qui furent, qu'on le veuille ou non, soutenus par des millions de Français. On étudie bien
les Mérovingiens ou les Zoulous à l'université, pourquoi pas les Napoléon ? Je suis d'ailleurs le premier à déplorer qu'il n'y ait aucune bonne étude sur les sceaux de la République et je crois qu'il est temps de voir comment les espoirs politiques des Français se sont manifestés à travers
les siècles et la forêt des symboles. De plus, s'il est impossible de savoir ce qui s'est passé exactement autour de 1137-1147 pour la création des armes fleurdelisées (on en est réduits à des hypothèses) (1), on sait par contre le détail de ce qu'a pensé et fait exécuter Napoléon Ier en 1804
et pour ainsi dire jour par jour. Les motifs des choix, les sources du savoir en matière de symboles, tout est connu. C'est préciser l'intérêt. Napoléon Ier a aussi fait restaurer les épaves du trésor de Saint-Denis pour créer les "honneurs de Charlemagne" qui ont joué un rôle dans
la cérémonie à Notre-Dame de Paris en 1804 ; ce sont ces insignes du pouvoir qui ont été portés par Charles X dans Notre-Dame de Reims en 1825. Le dernier roi sacré a donc été coiffé d'une couronne fermée en cuivre doré, ornée de camées et autres pierres précieuses qu'on peut encore voir au Louvre. Elle fut réalisée durant l'été 1804 par Biennais sous les ordres de Denon. La tradition royale française et ses symboles passent maintenant, qu'on le veuille ou non, par l'étude de ce qui est advenu autour d'un Corse heureux ! Je n'y puis rien. Pour la fameuse et si peu jolie héraldique impériale, c'est une affaire du même genre ; tout un système se créa en 1804 (empereur et famille impériale), 1806 (nouveaux royaumes), 1808 (nouvelle noblesse). J'ai toujours été fasciné par les problèmes qui tournent autour des origines. La claironnante et bien
inutile aventure de 1804-1815 ne peut d'ailleurs me laisser indifférent, ayant trois généraux barons de l'empire dans mes aïeux : Pinoteau, Ameil et Guyot de La Cour, ce dernier inscrit sur l'Arc de Triomphe, car mort à Vienne de la blessure reçue à Wagram. De plus, Lucien Bonaparte ne
fut jamais roi du fait d'avoir épousé ma tante Alexandrine de Bleschamp, cousine germaine du dernier général cité ci-avant, ce qui entraîne pas mal de traces, là encore, dans les souvenirs et archives de famille. J'ai ainsi Napoléon comme deuxième prénom, ce qui ne m'empêche pas de
descendre d'émigrés de l'armée des Princes ; j'en représente même un à la Société des Cincinnati ! Je ne suis d'ailleurs pas responsable de mes ancêtres et ne parle pas en leur nom j'essaie simplement de les comprendre et d'avoir autant de courage qu'eux, mais appliqué à une autre cause, comme on s'en doute.

L. et T. - Vous êtes reconnu comme l'un des plus grands spécialistes des "insignes du pouvoir", sujet que vous abordez à plusieurs reprises dans votre dernier ouvrage. Quelle est votre opinion sur l'étude actuelle de ce sujet en France et à l'étranger ?

H.P. - Je m'empresse de dire que je déteste ce genre de qualificatifs emphatiques ! L'étude de l'héraldique capétienne (2), m'a fait envisager l'importance de tout ce qui tournait autour du décor "étatique", des "regalias" ou "insignes du pouvoir" français. J'ai été véritablement seul durant des années en France, et j'ai le plaisir de voir que l'on commence à s'attacher à leur étude, non pas sous mon influence, mais bien parce que des étrangers ont considérablement changé la menta-
lité des historiens, le géant de cette question étant l'Allemand Percy Ernst Schramm, mort en 1970, et avec lequel j'étais entré en relation. C'était un spécialiste averti des ordines des sacres, des couronnes et autres insignes qui enseignent sur la nature du pouvoir exercé sur les hommes.
Pour l'heure, en France, la publication de l'inventaire de l'abbaye royale de Saint-Denis par le comte Blaise de Montesquiou-Fezensac et madame Danielle Gaborit-Chopin, ainsi que les articles de M. Bernard Morel, changent considérablement le "paysage" ; J'ai d'ailleurs vu que M.
Michel Rouch aborde la question des insignes des rois d'Aquitaine dans son dernier livre sur cette province. Michel François et Barthélémy A. Pocquet du Haut-Jussé ont aussi disserté sur les couronnes de France et de Bretagne, mais, par contre, que de notices erronées dans les
plaquettes des expositions ! On peut cependant remarquer que le Musée du Louvre devient plus précis quant aux objets qu'il conserve et que les Monuments historiques ont fait du bon travail avec le Palais du Tau à Reims (musée du sacre des rois) et une chapelle latérale de la cathé-
drale-basilique de Saint-Denis, où l'on trouve des insignes restaurés des obsèques de Louis XVIII. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur les travaux d'universitaires français, allemands et américains qui précisent d'importantes notion sur l'Etat au Moyen-Age et sous la Renaissance, avec tout ce que cela implique comme études symboliques... L'essentiel est de savoir que le travail est énorme et qu'on ne peut plus parler de la royauté comme du temps de Frantz Funck-Brentano et de Jean de Pange. Mais les éditeurs français préfèreraient crever que de traduire les ouvrages essentiels parus outre-Rhin ou en Amérique.

L. et T. - Abordons maintenant un sujet qui nous est cher à tous deux : l'origine de la Maison Capétienne. On a écrit sur ce sujet bien des invraisemblances et, outre l'un des plus importants chapitres de votre ouvrage, je viens de voir votre nouveau livre sur ce qui, d'après vos travaux, n'est plus un problème. Pouvez-vous nous livrer synthétiquement la substance de vos dernières recherches ?

H.P. - Le problème des origines de Robert le Fort, bisaïeul d'Hugues Capet, a fait rêver des générations d'historiens et touche à la question de la parenté qui existe entre Mérovingiens, Carolingiens et Capétiens. Vieilles questions, déjà abordées aux VIIIème et IXème siècles pour
légitimer les Carolingiens, et à la fin du XIIème siècle pour faire de même avec les Capétiens. Depuis 1958, j'ai eu l'occasion de faire connaître les grands travaux parus en France et à l'étranger, et c'est l'Allemand Karl Glöckner qui a écrit ce qui me paraît être le meilleur texte (1936) ; notre Léon Levillain a donné sa caution à cette façon de voir. D'autres livres et articles sont parus depuis cette époque. On trouvera une vue d'ensemble dans mon dernier livre édité au Léopard d'Or : Orientations bibliographiques pour une recherche sur les parentés entre les trois dynas-
ties royales françaises, orné d'un tableau généalogique complexe, reflet d'une réalité analogue et de nos incertitudes. On est là bien loin d'un roman dont la bibliographie est indigente et qui prétend nous livrer le secret des premiers Capétiens (sic), ainsi que des fariboles produites par
les partisans d'actuels Mérovingiens (resic). Les Capétiens sont issus d'une lignée comtale servant l'Etat et largement associée à la montée sur le Trône de Pépin le Bref. Ces comte de Wormsgau et Oberrheingau, fondateurs de Lorsch, sont les meilleurs aïeux possibles de Robert
le Fort. Bien entendu, n'étant pas véritablement spécialiste, je n'ai fait que conter les recherches des autres, essayant une synthèse prudente qui devra attendre une ratification donnée par des érudits patentés. C'est donc une nouvelle tentative, qui pose des problèmes et qui est simple-
ment destinée à faire réfléchir. Je crois cependant que les trois dynasties sont une seule famille qui a fait la Nation Française, la plus ancienne du globe avec le Japon, la Chine offrant plus une continuité de culture et de civilisation qu'une continuité d'Etat. C'est un point qui me semble
important et qui doit renforcer notre fierté d'être Français.

L. et T. - Votre réponse me fait d'ailleurs penser à toute une symbolique que l'on a trop voulue issue d'une origine davidique, surtout dans des études relatives aux sacres de nos rois et reines. Vous avez amplement développé ce sujet ; où en sont vos études actuellement ?

H.P. - Dès l'époque de Pépin le Bref, nos rois ont indiqués qu'ils se pensaient les continuateurs des rois de Juda. Les papes ont ratifié cette façon de voir : l'Etat franc puis la France sont la tribu de Juda du nouvel Israël qu'est l'Eglise. Les actes royaux, les ordines des sacres, les bulles pontificales (Dei Filius, Rex Gloriae...), les œuvres d'art, ont souligné ce fait, encore rappelé avec éclat dans les discours de saint Pie X. J'ai écrit dans la revue Itinéraires beaucoup de lignes à ce sujet, lignes que l'on retrouvera dans Vingt-cinq ans d'études dynastiques. Il s'agit là de textes officiels fondamentaux pour notre histoire ; il faut lesconnaître et je m'y emploie en essayant de donner de bonnes références. Par contre, je lutte contre les fantasmagories d'auteurs se fondant sur des sources inconnues ou des révélations privées rocambolesques, qui veulent que les rois de France soient les descendants des rois de Juda, ce qui n'a d'ailleurs aucun intérêt. De même, je lutte pour que notre tradition nationale authentique soit expliquée par des actes véridiques, ce qui élimine le grand testament de saint Remi et autres faux retentissants. Il faut que le public catholique sache exactement où est le vrai et le faux. Il y a encore beaucoup à dire à ce sujet.


L. et T. - Que pensez-vous maintenant des origines des armes fleurdelisées et des autres armes capétiennes ?

H.P. - Je renvoie à l'article cité ci-dessus, n°1. C'est probablement sous l'influence de saint Bernard commentant le Cantique des cantiques, que le roi Louis VII a abandonné des vêtements semés de lunes, soleils, étoiles, astres du cosmos matériel, brodés sur le hyacinthe
obligatoire pour rappeler les vêtements du grand prêtre de l'Ancien Testament. Il choisit vers 1140 une composition évoquant le ciel des élus, donc le cosmos spirituel, la Jérusalem céleste ; car si le Christ est un lis, ceux qui lui sont conformes sont aussi des lis, et un tel ciel ne peut être représenté que par un champs de lis. La mode des armes s'imposant, Louis VII allant à la seconde croisade, dut prendre une bannière d'azur semée de lis d'or, comme on dit en héraldique, d'où une composition qui passa par la suite sur l'écu. Après vingt-huit ans de méditations sur ce sujet, je ne vois rien de mieux pour expliquer ces armes stupéfiantes : un roi orné de fleurs, fait qui étonnait un poète gallois vers 1216, alors que les autres souverains ont généralement des bêtes
féroces. J'ajoute que, depuis quelques mois, je revois de près la question de l'origine des armes du Portugal, et c'est une affaire qui me semble bien difficile. Les rois portugais étant des Capétiens de la première maison ducale de Bourgogne, il me faut donc m'en occuper.

L. et T. - Hervé Pinoteau, il est certain qu'à travers ces études vous poursuivez un but, non seulement d'érudit mais aussi d'écrivain politique. Que pensez-vous de l'avenir de la France ? Croyez-vous, et je pense que vous le croyez comme moi, en une restauration royale ? Et, dans ce cas, qui est le roi ?

H.P. - Le citoyen de la République française que je suis, est évidemment anxieux devant la montée des périls et j'ai trop souffert de la guerre, comme collégien, pour ne pas être désolé du spectacle donné par mon pays depuis tant d'années. Son affreux écroulement en 1940 (je ne
crois plus jamais un officiel depuis qu'on m'a déclaré qu'on vaincrait car nous étions les plus forts !), l'occupation, la libération et tout ce qui suivit jusqu'à nos jours, dégoûtèrent à jamais des fastes républicains le patriote que je suis. J'ai donc tout bonnement enquêté, après la guerre,
pour savoir s'il y avait une solution politique à nos maux et, après des tâtonnements inévitables, j'ai cru que la royauté sociale de N.S.J.C. était indispensable et que la monarchie était véritablement le meilleur des gouvernements. J'ai ainsi librement adhéré aux grandes thèses de la
royauté très chrétienne qui est la gloire de la civilisation tout court. Mais adhérer à des thèses est une chose, de même que croire à l'excellence d'une tradition. Beaucoup plus important, vital même, est de vouloir son actualisation. Je crois donc à la valeur de la solution royale et je veux qu'elle soit réappliquée pour guérir la France de ses maux. Je ne suis évidemment pas le seul à croire et vouloir, Dieu soit loué, mais je pense qu'il faut essayer de faire ce qui est en son pouvoir pour nous sortir de là. Mais, si la royauté est bonne, quel peut être le roi ? L'étude des lois fondamentales du royaume m'a montré que tous les juristes négligeaient les renonciations. Celui qui est désigné par le droit ne peut donc être que l'aîné des Capétiens légitimes, donc le premier descendant de Louis XIV et de Philippe V d'Espagne, pour respecter l'ordre de primogéniture et balayer les rêveries des survivantistes en faveur d'un pseudodescendant de Louis XVII, évadé du Temple (3). Il y a trente ans, c'était un prince espagnol qui était sourd-muet ou presque... C'est dire que l'adhésion à sa cause ne pouvait guère soulever l'enthousiasme. C'est cependant en suivant le droit coutumier, venu de l'expérience politique de la nation, et au nom du plus évident réalisme, que j'ai servi le feu duc d'Anjou et de Ségovie (+ 1975). C'est pour les mêmes raisons
que je suis au service de son fils aîné depuis plus de vingt ans. On m'en a beaucoup voulu, même dans ma famille où l'on a trop souvent admiré les Orléans depuis 1830... Je ne sais pas quel est l'avenir et si Dieu permettra que la France soit sauvée. Je l'espère intensément, prie et vis
pour, en tant que catholique, Français et père de famille. Il est manifeste que nous sommes à la fin d'un monde véritablement pourri. Y aura-t-il une renaissance ? Dieu laisse aller les choses pour que les hommes voient enfin par une triste expérience, véritablement cruciale, où mènent les
idées folles qu'ils vénèrent. C'est une terrible leçon de choses et l'am- pleur de la casse à venir m'effraie, j'ose l'écrire. Je me hâte donc de publier ce que j'ai trouvé pour que des points acquis ne soient pas perdus. Je ne crois pas à la guerre atomique, mais bien au chaos général
et à un essai de mainmise des soviétiques sur nous. Le processus est bien avancé avec l'Etat permissif, libéral et avorteur, devenu socialiste et le reste. La France se meurt, démographiquement et spirituellement. Nous sommes déjà occupés et soumis à une dialectique qui veut tout détruire. Humainement, nous sommes perdus ou presque. Il est évident
que les libéraux ne seront pas capables de nous sortir d'un état de choses qu'ils ont engendré. Ou alors quel sursaut, quelle conversion ! Et là nous débouchons, si j'ose dire, sur ce qui reste de stable : Dieu, la Vierge Marie, les anges et les saints, l'oraison, le sacrifice, la sainte messe,
hélas si défigurée de nos jours. Il est encore permis d'espérer que, par ces moyens surnaturels, Dieu appuie les efforts des hommes de bonne volonté (s'ils ne sont pas submergés par les rouges), avec l'aide ou non de la "hiérarchie", et qu'Il autorise enfin la renaissance de la France.
Les messages de la Salette et de Fatima, d'autres en provenance de vrais mystiques (qu'on relise Mme Royer !), des paroles de saint Pie X et de Pie XII, laissent entendre un monde meilleur, au moins pour quelques temps. Et alors, quelle meilleure recette pour gouverner notre pays que
la royauté traditionnelle ? En tout cas, il faut maintenir et se battre avec ce qu'on a sous la main, expliquer l'excellence de l'ancienne recette qui a fait ses preuves et se ranger au côté de celui qui représente l'ancien droit : le chef de la Maison de Bourbon. En effet, dans une telle action
fondée sur la vérité et le droit, comment serait-il possible de rejoindre une famille cadette qui s'est toujours signalée par une ambition frénétique et des idées "tordues" ? Mgr le duc d'Anjou règnera-t-il un jour ? Je n'en sais rien et j'observe même que le mandat des Capétiens semble
bien terminé depuis plus de 150 ans qu'on est privé de nos rois légitimes. C'est navrant, mais c'est un fait. C'est préciser que je ne sais point si le droit ancien sera encore un jour appliqué chez nous, et d'ailleurs, s'il est appliqué, quel sera l'état de la Maison royale lorsque nous sortirons
du tunnel en 198..., 199... ? Quel sera l'aîné ? Propos non-conformistes, dira-t-on, mais réalistes. Enfin, dans l'attente des décrets de la Providence, je dis que c'est une folie que d'abandonner une cause et son représentant au nom d'un improbable avenir ; dans la tempête, on ne
change rien et surtout pas le capitaine désigné par une loi qui vient du fond des âges, de même qu'on ne change pas le canon de la messe. Il y a là des choses d'importances inégales, mais quand même fondamentales. Je suis persuadé qu'il ne faut pas lâcher la généalogie de nos rois
et leurs anciens symboles. C'est notre fil d'Ariane qui mènera vers une solution quand les Français seront heureux de retrouver leur antique patrimoine, mais il faut d'abord qu'ils soient éclairés sur leur ensorcellement. Dans notre commune épreuve, montons la garde auprès
d'un Prince désigné par le droit qui a fait la gloire de la France ; d'un homme qui a des qualités évidentes à tous ceux qui l'ont approché. Montons aussi la garde auprès de tous les saints et magnifiques souvenirs de la tradition qu'il incarne. Mais je sais que vous êtes de mon avis et
vous remercie de m'avoir donné l'occasion de l'exprimer (4).


(1) Cf. ma communication du 14 mai 1980, La création des armes de France au XIIème siècle, qu'on lira dans le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1980-1981, p. 87-99, paru en 1982 chez De Boccard, 11, rue de Médicis,75005 Paris.

(2) Les trois tomes parus (sur six) de l'Héraldique capétienne sont maintenant réimprimés avec préface spéciale aux éditions du Léopard d'Or.

(3) Cf. Louis XVII. Etat de la question, dans Itinéraires, n° 250, février 1981, p. 70-94.

(4) Je me permets de renvoyer le lecteur à mes lignes sur le livre de Guy Augé, Succession de France et règle de nationalité parues dans Lecture et Tradition, n°83 de juin-juillet 1980, p. 22-29.

Lecture et Tradition

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Rédigé par hervepinoteau.fr

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